Chili : Boric élu Président, et maintenant ?

Présidentielles au Chili : le candidat pinochétiste vaincu, la social-démocratie accède à la présidence avec l’élection de Gabriel BORIC.

Quelles perspectives ?

Au Chili, les échos de la révolte de l’automne 2019 sont arrivés jusqu’à l’échéance électorale présidentielle de décembre 2021. Le scrutin du 12 décembre a été marqué par la bi-polarisation des votes entre la social-démocratie représentée par Gabriel Boric et la droite réactionnaire de José Antonio Kast. Les deux ont surfé sur la vague de la révolte d’il y a trois ans.

Le premier, soutenu par deux coalitions de gauche dont le Parti Communiste du Chili (PCC), prétend répondre avec sa candidature aux espérances du peuple travailleur révolté, avec une série de mesures de répartition des richesses et la gouvernance municipale et régionale.
Le second, fils d’un officier de la Wehrmacht, issu d’un jeune parti (Parti Républicain, PR) inspiré du Parti Républicain des États-Unis et reflet hispanophone de Donald Trump, axe son discours sur l’insécurité et l’efficience économique, et aime faire des allusions cryptées (ou pas) aux nostalgiques du fascisme pinochetiste. Il s’est ainsi attiré le soutien des couches les plus riches du pays, écartant la droite conservatrice traditionnelle représentée par Renouveau National, parti du président sortant Sebastián Piñera, et l’Union Démocratique Indépendante, dont Kast et le PR sont d’ailleurs issus après la scission de 2019 dans le cadre d’une large crise au sein de la droite libérale-conservatrice. Le PR et Kast ont par ailleurs été au cœur de la campagne contre la réécriture de la Constitution pinochetiste, et ils ont été battus, avec un score de 21% des voix.

À eux deux, Boric et Kast ont capté plus de 52 % des voix lors du premier tour, montrant une large bipolarisation de la société autour des représentations de la révolte de 2019, qui a durablement marqué les esprits, et de la convention constitutionnelle qui en est issue.
Lors du second tour, Boric a gagné avec 55 % des voix. A première vue, on peut analyser cette victoire comme celle de l’opposition, rassemblée autour de la candidature de Boric, contre le rapprochement que Kast prétendait mener avec le passé pinochetiste. Mais le score de ce dernier au deuxième tour (45%), et celui du 1er tour (27%), montrent au contraire que les tendances fascisantes ont une base sociale très large au Chili.

La victoire de la gauche social-démocrate peut être en réalité qualifiée de victoire à la Pyrrhus d’une candidature laborieuse, après 18 mois de négociations entre deux coalitions concentrant une trentaine de formations politiques (dont certaines ont déserté le processus) et une élection primaire. Ceci contraste avec une droite maximaliste qui a trouvé son caudillo dans la figure d’un Kast qui a réussi à agglutiner dès le premier tour, et derrière un parti aux positions les plus fascisantes qui soient, de larges couches de la paysannerie du sud du pays et de la petite bourgeoisie propriétaires, en faisant allusion à l’absence de gouvernabilité, aux impôts élevés, à la libre entreprise et autres slogans que les monopoles capitalistes mettent dans la bouche des petits propriétaires pour maintenir leur domination.

Et finalement que donne le programme de Boric ?
Sans surprise, pas grande chose. Restant sur les sentiers battus par la social-démocratie, il axe son action sur la transparence, la gouvernance locale, la répartition des richesses à travers l’impôt, la lutte contre les discriminations. Sur le plan du travail, ce qu’il propose aux travailleurs et travailleuses, ce sont 40 heures hebdomadaires (au lieu de 45 actuellement), un salaire minimum de 511 euros (face aux 344 actuels) et des mesures néo-libérales qui s’adaptent au regard patronal que la social-démocratie jette sur le travail salarié : reconversion professionnelle face à l’automatisation – flexisécurité si chère au capital monopoliste –, participation des salariés à la prise de décisions au sein de l’entreprise, paritarisme dans les instances de décision dans l’entreprise, sanctuarisation du télétravail. Concernant les énormes ressources minérales du pays, Boric propose la mise en place de royalties sur le cuivre.

Ces quelques réflexions expliquent la nécessaire prudence face à l’euphorie qu’a provoquée la victoire du « candidat du PC » chilien. Elles donnent à voir également l’état des choses dans un pays qui se trouve immergé dans un processus constitutionnel qui a éveillé énormément d’espoirs parmi le peuple laborieux. Bien que la gauche se trouve en majorité dans la convention constitutionnelle, elle est désunie, morcelée, tiède – n’oublions pas que les mesures énoncées ci-dessus sont celles de la gauche de la gauche !–, elle fait face à une droite conventionnelle qui réussira, selon toute probabilité, à imposer sa constitution (vu le quorum de 2/3 de la convention pour approuver la constitution) et à une droite fascisante opposée à la convention et à la constitution et prête à tout pour contrer un éventuel dépassement des bornes marquées par le capital monopoliste.

Le temps est donc au réalisme. Le peuple travailleur et la classe ouvrière ne peuvent pas laisser leur futur dans les mains d’une social-démocratie qui, même dans son programme électoral – et a fortiori dans son mandat –, propose des mesures ouvertement capitalistes.
La convention constitutionnelle et l’élection présidentielle ont servi à toutes les forces bourgeoises, de la droite à la gauche, pour mettre en scène le postulat capitaliste qu’en dehors de l’État bourgeois chilien actuel, rien n’est possible.

D’autres organisations communistes, qui n’ont aucun élu à la convention, mais ont obtenu 1,47 % des voix à l’élection présidentielle, ont posé la question d’une refonte complète de l’État sur une base sociale populaire et appelé à la continuité de la lutte après cette refonte. En effet, il est dangereux de placer trop d’espoirs dans un processus constituant s’il n’est pas le résultat d’un front de lutte en bas (ouvriers, habitants des quartiers populaires, paysans pauvres). Mais c’est l’occasion de mettre en évidence les composantes de la domination capitaliste, de formuler les revendications populaires immédiates et de construire une mobilisation autour d’elles. La social-démocratie ne jouera jamais ce rôle, c’est bien aux communistes de s’en charger et de dénoncer les mirages et fantaisies qu’elle construira autour de chaque processus électoral, d’en faire un moment de l’exacerbation de la lutte des classes.

Bien sûr les gains démocratiques d’une constituante sont bons à prendre pour les communistes et le peuple-travailleur. Il n’est pas question ici d’être pessimiste concernant la victoire de la social-démocratie – ou plutôt la défaite temporaire des positions fascisantes – et le processus constituant au Chili. Il est question au contraire de signaler clairement cette victoire et la convention constituante comme des compromis entre diverses forces représentant le capital au Chili.
On est ici face à différentes capitalisations capitalistes (sans mauvais jeux de mots) du soulèvement populaire de 2019. L’un, sécuritaire et fascisant, se positionne contre lui ; l’autre, multi-couleur et en douceur, surfe sur sa vague pour réformer au nom des monopoles.
Si effectivement la défaite de Kast est une bonne nouvelle dans l’immédiat en ce qui concerne la liberté et les ressources des mobilisations populaires, la victoire de Boric est loin d’être une victoire populaire et la convention constitutionnelle n’a pas les moyens d’imposer cette victoire.
Par ailleurs, l’élection présidentielle révèle l’existence d’une base sociale d’appui actif aux positions fascisantes à disposition des monopoles à tout moment. Le morcellement et l’incapacité de la social-démocratie risque d’ouvrir à Kast certaines opportunités dans le futur... N’oublions pas que le Chili, avec Allende, est un exemple historique de la nécessité de briser l’appareil d’État et de l’impossibilité d’une voie pacifique au socialisme. C’est donc la tâche des organisations populaires de maintenir et d’augmenter la mobilisation du peuple pour défendre ses intérêts ; personne ne le fera à sa place.

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