Qui sont les irresponsables ?

Déclaration de Maurice Cukierman, Secrétaire Général du Parti Communiste Révolutionnaire de France

A la veille de l’élection présidentielle, on pourrait penser qu’il est encourageant de constater le rejet massif de la candidate du Front National. Et effectivement, dans les contacts que nous établissons, nous constatons l’inquiétude, parfois l’angoisse, qui existe chez une part importante de la population laborieuse, face à l’avenir proche. Le 1er mai, une maman, son bout de chou tout bronzé dans les bras, nous disait : « Peut-être que vous avez raison, mais moi, pour son avenir, je ne peux pas me résoudre à ne pas voter contre Marine Le Pen, pour Macron. Même si je sais qu’avec lui, on va en baver ! »

Comme communistes, nous ne pouvons pas être insensibles à cela. Mais pour autant, nous ne pouvons en rester au simple niveau du ressenti, du sentiment. En politique, comme partout d’ailleurs, il faut avant tout faire preuve de sang-froid et faire appel à la raison pour procéder à une analyse froide, objective de la situation. L’histoire ne se répète jamais deux fois de la même manière, les apparences sont souvent trompeuses, et pour résumer par une formule empruntée à la SNCF : attention, un train peut en cacher un autre !

C’est ainsi que quelques lecteurs de ce site, mais aussi quelques manifestants du 1er mai, nous ont catalogués comme « irresponsables », parce que nous disons que nous refusons le piège du 7 mai, qui préconise : contre Le Pen, votons contre elle avec le bulletin Macron ! Eh bien nous, nous pensons au contraire que l’irresponsabilité est le fait de ceux qui appellent à voter pour le candidat Macron. Et que chaque heure qui nous rapproche du scrutin le confirme.

Le FN est un parti réactionnaire, héritier des groupuscules fascistes, de la collaboration, mais aussi, on le dit moins, des nervis anti-communistes de l’époque des guerres coloniales et de la guerre froide, et d’une officine, EST-OUEST, liée à la CIA et à l’OTAN. C’est dire combien nous ne sous-estimons pas le danger ! Mais pour autant, nous ne saurions le surestimer : la situation n’est pas celle de l’Italie de 1922, pas plus que celle de l’Allemagne de 1932. D’autant moins que la bourgeoisie monopoliste, celle qui gouverne et décide en dernière analyse, n’a pas choisi Le Pen. En douter, c’est être aveugle et ne pas voir la promotion organisée par l’ensemble des médias pour le candidat Macron. Et d’ailleurs, dans l’attitude même de Marine Le Pen («  je suis la challenger  », a-t-elle dit après le débat du 3 mai), il y a bien cette prise en compte du choix de la bourgeoisie monopoliste, ses patrons : elle est utile comme faire-valoir, comme source d’idées réactionnaires, comme fontaine de démagogie, pour tenter de neutraliser une partie des couches populaires. Mais pas pour être Présidente de la République, tout au moins pas encore (à cause de ces positions sur l’UE et l’Euro, largement minoritaires pour le moment dans la grande bourgeoisie française). Et si elle était élue de toute manière, elle s’alignerait quant au fond sur les intérêts de cette dernière, car son véritable projet, c’est la défense du capitalisme. Sa politique réactionnaire serait de la même eau que celle des dirigeants polonais, hongrois, lithuaniens, lettons, estoniens, pas même celle des amis ukrainiens de l’Union européenne et de M. Macron !

Et donc la question, c’est que représente M. Macron ? Justement, ce dont la bourgeoisie a besoin : un candidat nouveau pour une recomposition politique permettant de camoufler la crise politique aiguë que traverse le pays. Quand Macron dit « ni de droite, ni de gauche », comme Le Pen d’ailleurs, il ne dit rien d’autre que : « Il faut en finir avec la comédie de l’alternance, avec un parti social-démocrate qui fait croire qu’il porte les aspirations populaires, et un parti « libéral », un brin conservateur, mais qui pratiquent la même politique globalement ». Et en finir avec la comédie de l’alternance, c’est, sans complexe, faire une politique pro-capitaliste, libérale, en abandonnant, tout ou partie, les vieilles lunes de la droite catholique. Mais cette politique est rejetée, comme on l’a vu au printemps dernier. Bien entendu, toutes les grandes batailles ont été perdues par la classe ouvrière depuis 2003 (sauf le référendum de 2005), mais tout de même la bourgeoisie n’a pu aller jusqu’au bout de ses objectifs. Elle perd du temps face à ses concurrents, notamment allemand. Dans ces conditions, elle profite de l’aubaine : la présence de Le Pen au second tour permet de créer un climat de consensus autour du programme de Macron, qui au plan économique et social est identique à celui de Fillon, et de l’Union Européenne (prétendument contre le nationalisme). Plus encore, la bourgeoisie, débarrassée définitivement, croit-elle, du Parti Communiste - liquidé par 40 ans d’eurocommunisme - , peut envisager la recomposition idéale : un parti « démocrate » à l’américaine face à un parti conservateur, et, en réserve, un nouveau parti réformiste marginalisé, une social-démocratie à nouveau visage, autour de Mélenchon. Mais il ne lui sera pas pardonné d’avoir brisé le consensus, comme en atteste la scandaleuse campagne médiatique contre lui. Nous fabulons ? Mais alors, qu’on nous explique la prise de position du MEDEF, de Gattaz, l’augmentation de la Bourse le 24 avril, celle de l’ensemble des leaders des Républicains et de l’UDI, allant jusqu’à des menaces d’exclusion contre les récalcitrants (il y a toujours des gens qui ne comprennent pas les enjeux !) ! Et pourquoi Macron répète-t-il à l’envi qu’il appliquera son programme entièrement, sans concession ? Et il a le culot de dire qu’il est hors de question de remettre en cause la loi sur le mariage pour tous pour faire plaisir à Fillon, et l’aggravation de la loi Travail pour faire plaisir à l’électorat de Mélenchon ! On voit bien ici la manœuvre qui consiste à mettre sur le même plan des questions secondaires et des questions fondamentales. Car il est clair que pour Fillon et ses amis, l’important, c’est la liquidation du Code du Travail et des conquêtes sociales (travail du dimanche et de nuit, Sécurité sociale, retraites etc). Mais les USA n’ont-ils pas mis comme paramètre au centre de la question des droits de l’homme, les droits des LGBT, sauf… pour leurs alliés du Moyen Orient en particulier ? M. Macron, qui vient de recevoir le soutien de Obama, qui chante l’hymne national comme un président des États-Unis chante le sien (la main sur le cœur) est donc bien formaté !

Rien que pour ce que nous venons de dire, nous pensons que les irresponsables, ce sont les dirigeants syndicaux, les dirigeants de ce qui reste du PCF, qui appellent à voter pour Macron, en feignant de croire que c’est un vote contre la politique que mènerait Marine Le Pen, alors même qu’après l’état de faiblesse auquel ils ont réduit le mouvement ouvrier et populaire, le risque, c’est de faire le lit à plus réactionnaire encore dans les années qui viennent !

Mais il faut aussi dénoncer quelques mensonges et demi-vérités. Voter Macron contre le racisme de Le Pen ? Mais il s’apprête à recevoir Valls s’il quitte le PS ! Valls dont les sorties contre les Roms, contre les travailleurs et travailleuses musulmans (pas les dirigeants du Qatar et de l’Arabie Saoudite) n’ont rien à envier à Marine Le Pen et qui n’ont pas fait réagir son ministre Macron ! A-t-on entendu Macron dire qu’il était contre la déchéance de nationalité envisagée par Hollande, mesure préconisée par le FN !

La candidate FN veut fermer les frontières françaises aux migrants. Et les bonnes âmes d’en appeler au vote Macron pour empêcher… quoi ? L’Union Européenne soutenue à fond par ce monsieur, porte la responsabilité de la mort de centaines de migrants et de réfugiés en Méditerranée, parce qu’elle ferme ses frontières. Elle a chargé d’abord la Turquie, puis le 3 février les actuelles autorités libyennes (des criminels mis en place grâce à Sarkozy et Obama), de jouer les flics de l’UE pour empêcher les migrants d’aller vers l’Europe et donc … la France, alors que le comité de l’ONU pour les réfugiés dénonce les tortures, les viols, les conditions horribles d’incarcération faites aux réfugiés en Libye.

La candidate du FN menace les libertés démocratiques. Elle pourrait utiliser l’article 16, disent certains. Mais avez-vous entendu Macron, dont les lois qu’il a inspirées (ANI, loi Macron, loi travail même s’il n’était plus ministre) ont été adoptées à coup de 49/3, condamner l’article 16, l’état d’urgence, le caractère liberticide des dispositions législatives prises depuis deux ans ? Au contraire, il entend faire ses réformes bourgeoises pour le capital à coup d’ordonnances, c’est-à-dire avec les pouvoirs spéciaux !

Alors non. Notre position n’est pas irresponsable. Nous dénonçons un piège. Dans les conditions actuelles, nous appelons à refuser de choisir entre la candidate réactionnaire faire-valoir du candidat réactionnaire de la bourgeoisie monopoliste, car moins l’un comme l’autre feront de voix, plus le pouvoir sera faible et permettra à la classe ouvrière et au peuple de mettre en échec la politique de Macron !

Paris, le 5 mai 2017

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